Lillka Cuttaree & Anushka Virahsawmy : Paroles de femmes

Lillka Cuttaree & Anushka Virahsawmy : Paroles de femmes
La spécialiste en politique de genre et la militante pour l’égalité des sexes et directrice de Gender Links dissèquent la situation des femmes à Maurice en cette fin 2023. Elles appellent à une transformation profonde de la société mauricienne vers l’égalité car cela relève d’un impératif humain.

L’année tire à sa fin. Quel regard portez- vous sur la situation des Mauriciennes ?

Lillka Cuttaree (LC) : Il existe actuellement une prise de conscience croissante quant à la promotion du leadership féminin, en particulier dans le monde des affaires au sein duquel je suis activement impliquée. Du reste, ce secteur a subi une transformation notable. Il y a cinq ans, il était extrêmement difficile d’expliquer aux dirigeants l’importance d’investir dans le leadership féminin mais aujourd’hui, un véritable mouvement est en marche. Il est encourageant de constater que les entreprises collaborent de plus en plus, répondant à une nouvelle priorité où la diversité, infl uencée par des normes de gouvernance accrues, est reconnue comme essentielle. Je suis toutefois profondément préoccupée par le niveau persistant de violences domestiques. Ces cas ne se limitent pas à un seul groupe de la société. Les agressions envers des femmes d’affaires à leur domicile sont très réelles et inquiétantes. Ma préoccupation s’étend au contexte professionnel où le harcèlement, qu’il soit verbal ou sexuel, semble devenir un problème croissant à tous les niveaux.

Anushka Virahsawmy (AV) : En effet, la violence liée au sexe doit être abordée de manière holistique. De nombreuses politiques sont en cours d’élaboration, ce qui est une bonne chose. Mais une meilleure communication est nécessaire pour sensibiliser le public, les ONGs, les instituts parapublics et le secteur privé. Il s’agit d’une cause qui concerne tout le monde et qui doit donc inclure tout le monde. Ce n’est pas seulement une question de femmes. Elle concerne tout aussi bien les hommes. Cela fait des années que je plaide en faveur d’un projet de loi sur l’égalité entre hommes et femmes. Il est grand temps de considérer le genre comme un concept nonbinaire et chaque personne comme un être humain avant tout.

Pourriez-vous nous donner un aperçu de la situation actuelle de l’égalité des sexes à Maurice ?

LC : Il y a des défi s à long terme à considérer et il faut du temps pour changer les mentalités. L’éducation, dès le plus jeune âge, semble être la clé. Lors de mes formations, j’ai observé que dès l’âge de 4 ans, les garçons ont tendance à interrompre les fi lles, ce qui crée une réticence chez ces dernières à s’exprimer. Cela souligne l’importance cruciale d’une intervention précoce pour instaurer une dynamique égalitaire.

AV : Des progrès ont été réalisés. Mais, je pense que beaucoup de choses sont restées au statu quo malgré la présence de quatre femmes ministres. Et je vais ajouter qu’il faut arrêter cette politique de petit.es copain.ines. Il faut vraiment penser aux compétences des gens et à ce qu’ils peuvent apporter à leur pays.

Les statistiques démontrent une hausse des violences faites aux femmes. Quel aspect de ce problème contribuerait à cette dangereuse évolution sociale ?

AV : Les statistiques sont effrayantes ! Beaucoup disent que de plus en plus de femmes commencent à signaler ces cas et que c’est un pas en avant. Je suis tout à fait d’accord. Mais les statistiques sont trop importantes et ce ne sont là que des cas signalés… Imaginez maintenant le nombre de cas non signalés ! Car comme l’a dit Lillka, ce fl éau n’est pas limité à un seul groupe. Les victimes de violences domestiques peuvent être n’importe qui. Ce sont aussi des épouses de hauts cadres qui, pour la plupart choisissent de ne pas dénoncer les abus qu’elles subissent en silence.

LC : Je pense que le poids de la société contribue grandement aux discussions sur la violence domestique. Lorsque je fais du coaching de groupe sur le leadership, je me rends compte que

ces femmes refusent de s’ouvrir. La violence domestique n’est pas seulement physique. Elle est aussi mentale. Les victimes n’en sont pas toujours conscientes et c’est souvent le cas dans le monde de l’entreprise avec le harcèlement. Même lorsqu’il est signalé, il est lié à une lutte de pouvoir et le département des ressources humaines ferme souvent les yeux face à ce dilemme.Une femme qui doit travailler pour gagner sa vie supportera le harcèlement tandis que celles qui peuvent se le permettre démissionneront tout simplement. Dans les deux cas, il n’y a pas de solution au problème.

Qu’en est-il au chapitre de l’autonomie économique des femmes ?

AV : La perception différenciée des femmes et des hommes sur le lieu de travail, où ces derniers sont souvent pris plus au sérieux, résulte de préjugés profondément ancrés. Ces préjugés se reflètent également dans les inégalités d’opportunités d’emploi entre les sexes.

LC : Malheureusement, il semble que nous n’ayons pas suffisamment préparé les hommes à comprendre l’égalité. Le changement de dynamique, où les femmes deviennent autonomes et n’ont pas besoin d’un soutien familial traditionnel, nécessite une adaptation. De nombreuses études montrent que les femmes indépendantes ressentent parfois une culpabilité injustifi ée car elles doivent jongler entre maison, enfants et travail. Moi, je pense que les mères qui travaillent sont des modèles positifs pour leurs enfants. En matière d’indépendance économique et d’entrepreneuriat, le renforcement des réseaux sociaux est essentiel. Encourager cet écosystème de mise en réseau est la clé pour que les femmes accèdent à des projets et des contrats.

Pouvons-nous envisager une société où femmes et hommes sont considérés comme des alliés et non des concurrents ?

LC : Beaucoup vous diront que nous ne pouvons changer de modèle à la maison. Le rôle masculin reste très important. Si vous avez plus de directeurs qui disent qu’ils doivent rentrer plus tôt à la maison car ils doivent s’occuper de leur.s enfant.s ou que leur femme travaille tard, cela deviendrait un modèle pour les autres hommes, qui suivront la même voie. Ceci dit, nous devons nous familiariser avec ce concept d’égalité dans le domaine de l’éducation également comme c’est le cas dans les pays scandinaves.

AV : Écoutez, être féministe ne signifi e pas que je dois travailler uniquement pour les droits des femmes et l’amélioration de leur situation. La société est composée de femmes et d’hommes, qui croient en l’égalité et qui se considèrent les uns les autres comme des êtres humains avant tout. Moi, j’appellerai cette génération future à aimer leur pays et à travailler pour lui afi n de voir naître une meilleure société.

 

 


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